Prescription loyer impayé : le délai de 3 ans et ses pièges
8 min de lectureRévisé par Me Pierre-Louis Roquet, avocat
Prescription des loyers impayés : trois ans pour agir, à partir de quand, ce qui interrompt vraiment le délai, et les erreurs qui font perdre des loyers.
La prescription d'un loyer impayé est de trois ans (article 7-1 de la loi du 6 juillet 1989). Chaque échéance a son propre délai, qui part de sa date d'exigibilité. Une lettre, une mise en demeure ou un commandement de payer n'arrêtent pas ce délai. Seules l'interrompent une reconnaissance de dette du locataire, une demande en justice ou une mesure d'exécution. Une fois le jugement obtenu, vous avez en principe dix ans pour l'exécuter.
La prescription d'un loyer impayé est la date au-delà de laquelle vous ne pouvez plus le réclamer en justice. Elle peut surprendre les bailleurs qui ont été patients : relances, promesses, petits versements, et l'on découvre au moment d'assigner qu'une partie de l'arriéré est perdue. Le délai est court, ses règles sont précises, et la Cour de cassation les a encore précisées ces dernières années. Voici ce qu'il faut savoir pour ne rien laisser filer.
Prescription loyer impayé : le principe des trois ans
L'article 7-1 de la loi du 6 juillet 1989 dispose : « Toutes actions dérivant d'un contrat de bail sont prescrites par trois ans à compter du jour où le titulaire d'un droit a connu ou aurait dû connaître les faits lui permettant d'exercer ce droit. »
Ce délai vaut pour le bailleur comme pour le locataire. Il couvre les loyers, les charges et leur régularisation, et s'applique aux locations vides comme aux locations meublées constituant la résidence principale du locataire (article 25-3 de la même loi). L'article 7-1 prévoit une exception : l'action du bailleur en révision du loyer est prescrite un an après la date convenue au bail. L'article 17-1 ajoute qu'à défaut d'avoir manifesté sa volonté de réviser dans ce délai d'un an, le bailleur est réputé y avoir renoncé pour l'année écoulée. Notre guide sur la révision du loyer et l'IRL détaille ce calcul.
Ce délai de trois ans a été créé par la loi du 24 mars 2014, dite loi ALUR, entrée en vigueur le 27 mars 2014. Avant, le droit commun de cinq ans s'appliquait. La Cour de cassation a jugé que le nouveau délai s'applique aux baux en cours à compter de cette date, dans les conditions de l'article 2222 du code civil (Cass. 3e civ., 6 avril 2023, n° 22-13.778, publié au Bulletin). Sauf interruption intervenue entre-temps, les créances nées sous l'ancien régime sont aujourd'hui prescrites : en pratique, seul le délai de trois ans compte.
Le point de départ : chaque échéance, et la régularisation pour les charges
Pour le loyer, la prescription ne court pas avant que la somme soit due (article 2233 du code civil). Chaque loyer mensuel a donc son propre délai, qui part de sa date d'exigibilité fixée au bail. Une dette de dix mois n'est pas une seule créance : ce sont dix créances, qui se prescrivent l'une après l'autre.
Pour les charges, il faut distinguer. Les provisions mensuelles suivent la règle du loyer. La régularisation annuelle, elle, court à partir du jour où le bailleur connaissait ou aurait dû connaître le montant dû, c'est-à-dire, selon la cour d'appel de Paris, la date à laquelle les comptes de l'exercice sont arrêtés. Cette cour a ainsi déclaré prescrite une régularisation de charges de 2017 : le bailleur pouvait en connaître le montant dès juin 2018, et son premier acte interruptif, une assignation, datait de juillet 2023 (CA Paris, pôle 4, ch. 3, 2 juillet 2026, RG n° 24/05893).
| Créance | Point de départ du délai | Prescrite, sans interruption |
|---|---|---|
| Loyer exigible le 1er mars 2023 | 1er mars 2023 | En mars 2026 |
| Régularisation des charges de 2023, comptes arrêtés en juin 2024 | Juin 2024 | En juin 2027 |
| Révision du loyer prévue au 1er janvier 2025 | 1er janvier 2025 | En janvier 2026, un an après |
| Action du locataire en restitution de charges indues | Date de la régularisation | Trois ans après |
Pour l'action du locataire en remboursement de charges indûment perçues, la Cour de cassation retient de même la date de la régularisation, seule à lui permettre de connaître l'existence d'un trop-perçu, et non la date de chaque provision (Cass. 3e civ., 6 mai 2021, n° 20-11.707, inédit).
Interrompre la prescription d'un loyer impayé : ce qui marche, ce qui ne marche pas
Interrompre la prescription, c'est effacer le délai écoulé et en faire partir un nouveau, de même durée (article 2231 du code civil). Les causes d'interruption sont fixées par la loi, et la Cour de cassation rappelle que leur énumération aux articles 2240, 2241 et 2244 est limitative (Cass. 3e civ., 25 janvier 2023, n° 21-20.009, publié au Bulletin).
| Interrompt la prescription | N'interrompt pas la prescription |
|---|---|
| La reconnaissance de la dette par le locataire : plan d'apurement signé, lettre reconnaissant une somme, demande de délais (art. 2240) | Une relance, un e-mail, un appel |
| La demande en justice, même en référé, même portée devant un juge incompétent (art. 2241) | La mise en demeure, même recommandée |
| Une mesure conservatoire ou un acte d'exécution forcée (art. 2244) | Le commandement de payer visant la clause résolutoire |
| Avec un bail notarié, le commandement aux fins de saisie-vente | La déclaration d'impayé à Visale, à l'assureur ou à la CAF |
« Il est constant que le commandement de payer visant la clause résolutoire n'est pas interruptif de prescription » : la cour d'appel de Paris l'a rappelé en déclarant prescrite une régularisation de charges, l'assignation étant le premier acte interruptif (CA Paris, pôle 4, ch. 3, 2 juillet 2026, RG n° 24/05893). À l'inverse, lorsque le créancier dispose déjà d'un titre exécutoire, comme un bail notarié, le commandement aux fins de saisie-vente, qui engage l'exécution forcée, interrompt la prescription (Cass. 2e civ., 13 mai 2015, n° 14-16.025, publié au Bulletin).
Deux précisions comptent en pratique. Un versement partiel peut valoir reconnaissance de dette, mais seulement s'il est sans équivoque : un écrit signé reste la meilleure preuve. Et l'interruption obtenue par une demande en justice dure jusqu'à la fin de l'instance (article 2242), mais elle est « non avenue », c'est-à-dire effacée, si vous vous désistez, si vous laissez l'instance se périmer faute de diligences pendant deux ans (article 386 du code de procédure civile), ou si votre demande est définitivement rejetée (article 2243).
Une mise en demeure reste utile pour d'autres raisons, que détaille notre guide sur la mise en demeure pour loyer impayé. Mais face à un arriéré qui approche des trois ans, et faute de reconnaissance écrite du locataire, seule l'assignation protège vos créances. Son coût figure sur notre page tarifs.
Caution, Visale, assurance : des délais qui s'emboîtent
La caution. L'interpellation faite au locataire ou sa reconnaissance de dette interrompt aussi la prescription contre la caution (article 2246 du code civil). Une assignation du locataire protège donc, sur ce point, votre recours contre son garant.
Le recours de celui qui a payé à votre place. Lorsqu'une caution, ou Visale, vous a payé, elle se retourne contre le locataire par un recours subrogatoire. La Cour de cassation a jugé que ce recours est soumis au même délai de trois ans que votre propre action (Cass. 3e civ., 11 mai 2022, n° 20-23.335, publié au Bulletin). Notre guide sur la garantie Visale en cas de loyer impayé explique comment ce relais s'organise.
L'assureur. Votre action contre l'assureur de loyers impayés se prescrit, elle, par deux ans (article L. 114-1 du code des assurances). Notre guide sur l'assurance loyers impayés (GLI) indique comment interrompre ce délai par lettre recommandée.
Après le jugement : dix ans pour exécuter, mais pas pour tout
Une fois le jugement obtenu, le délai change de nature. L'article L. 111-4 du code des procédures civiles d'exécution permet de poursuivre l'exécution d'un titre exécutoire pendant dix ans, par exemple au moyen d'une saisie sur salaire pour loyer impayé.
Les sommes qui échoient après le jugement obéissent à une autre logique. Pour une condamnation au paiement de sommes périodiques, la Cour de cassation juge que le créancier peut poursuivre l'exécution pendant dix ans, mais qu'il ne peut obtenir le recouvrement des échéances devenues exigibles après le jugement que dans la limite du délai propre à la nature de la créance (Cass. 1re civ., 8 juin 2016, n° 15-19.614, publié au Bulletin, à propos d'une indemnité d'occupation entre indivisaires). Le délai applicable à l'indemnité d'occupation due par un ancien locataire reste discuté devant les juges du fond : par prudence, raisonnez sur trois ans. Notre guide sur l'indemnité d'occupation après résiliation en précise le régime.
Dépôt de garantie et demandes du locataire : le délai joue dans les deux sens
Le dépôt de garantie vous protège. La Cour de cassation a jugé que le bailleur peut retenir sur le dépôt de garantie l'indemnité d'occupation due par le locataire resté dans les lieux après la fin du bail. Le locataire qui réclame la restitution de son dépôt ne peut pas opposer au bailleur la prescription de cette indemnité (Cass. 3e civ., 29 janvier 2026, n° 24-20.758, publié au Bulletin).
Le locataire peut aussi réclamer. Lorsqu'il est assigné, il peut répondre par des demandes reconventionnelles, c'est-à-dire ses propres réclamations formées dans la même instance. Elles obéissent au même délai de trois ans, avec des points de départ qui lui sont parfois favorables.
Pour un logement non décent, le locataire peut demander l'exécution des travaux tant que le manquement dure, et la réparation de son préjudice sur les trois années qui précèdent sa demande en justice (Cass. 3e civ., 4 juin 2026, n° 24-11.437, publié au Bulletin). Avant d'assigner, vérifiez l'état du logement et vos propres obligations.
Les erreurs qui coûtent cher
Multiplier les relances pendant que les échéances anciennes approchent des trois ans. Croire que le commandement de payer arrête le délai. Accepter un échéancier oral au lieu d'un plan signé. Réclamer une régularisation de charges trop tardive. Laisser une instance s'endormir jusqu'à la péremption. Oublier la révision annuelle du loyer.
La parade tient en un réflexe : dès que l'arriéré dépasse quelques mois, faites le compte des échéances les plus anciennes et de leur date limite. Si l'une approche des trois ans sans reconnaissance écrite du locataire, la procédure doit être engagée sans attendre. Les premiers gestes sont rappelés dans notre guide sur le loyer impayé : les 30 premiers jours, et l'ensemble des étapes dans la rubrique Impayés de loyer de nos guides.
expulsezvotrelocataire.fr n'est ni commissaire de justice ni avocat : il coordonne les professionnels compétents, qui délivrent les actes et conduisent l'instance.
En résumé
La prescription d'un loyer impayé est de trois ans, échéance par échéance, et rien d'autre qu'une reconnaissance du locataire, une demande en justice ou un acte d'exécution ne l'arrête. Un arriéré ancien se protège en agissant, pas en écrivant. Pour savoir si une partie de votre créance est menacée et quelle étape engager, répondez à notre diagnostic.
Questions fréquentes
- Combien de temps un bailleur a-t-il pour réclamer des loyers impayés ?
- Trois ans. L'article 7-1 de la loi du 6 juillet 1989 soumet toutes les actions dérivant d'un bail d'habitation, vide ou meublé, à un délai de trois ans. Chaque loyer a son propre délai, qui court à partir de sa date d'exigibilité.
- Le commandement de payer interrompt-il la prescription ?
- Le commandement de payer visant la clause résolutoire n'est pas un acte d'exécution forcée et n'interrompt pas la prescription, comme l'a encore rappelé la cour d'appel de Paris en juillet 2026. Pour interrompre le délai, il faut une demande en justice, une mesure d'exécution ou une reconnaissance de dette du locataire.
- Un paiement partiel du locataire relance-t-il le délai de trois ans ?
- Il peut valoir reconnaissance de la dette, qui interrompt la prescription selon l'article 2240 du code civil, à condition d'être sans équivoque. Un écrit est plus sûr : un plan d'apurement signé ou une lettre dans laquelle le locataire reconnaît devoir une somme précise.
- Combien de temps ai-je pour faire exécuter un jugement contre mon locataire ?
- Dix ans en principe, selon l'article L. 111-4 du code des procédures civiles d'exécution. Mais pour les sommes qui échoient après le jugement, comme les indemnités d'occupation mensuelles, la Cour de cassation applique le délai propre à la nature de la créance : n'attendez pas pour agir.
- Jusqu'à quand puis-je réclamer une régularisation de charges ?
- Trois ans à compter du jour où vous connaissiez, ou auriez dû connaître, le montant dû, en pratique la date d'arrêté des comptes de l'exercice. Une régularisation réclamée plus de trois ans après peut être déclarée prescrite, même si elle figurait dans un commandement de payer.
Sources
- Loi du 6 juillet 1989, article 7-1 (prescription triennale) — Loi n° 89-462 du 6 juillet 1989, art. 7-1
- Code civil, articles 2240, 2241 et 2244 (causes d'interruption) — C. civ., art. 2240, 2241 et 2244
- Code civil, article 2243 (interruption non avenue) — C. civ., art. 2243
- Code des procédures civiles d'exécution, article L. 111-4 — CPCE, art. L. 111-4
- Application de l'article 7-1 aux baux en cours — Cass. 3e civ., 6 avril 2023, n° 22-13.778, publié au Bulletin
- Liste limitative des causes d'interruption — Cass. 3e civ., 25 janvier 2023, n° 21-20.009, publié au Bulletin
- Recours subrogatoire de la caution soumis à l'article 7-1 — Cass. 3e civ., 11 mai 2022, n° 20-23.335, publié au Bulletin
- Indemnité d'occupation retenue sur le dépôt de garantie — Cass. 3e civ., 29 janvier 2026, n° 24-20.758, publié au Bulletin
- Logement indécent, réparation sur les trois ans précédant la demande — Cass. 3e civ., 4 juin 2026, n° 24-11.437, publié au Bulletin
- Sommes périodiques échues après un jugement — Cass. 1re civ., 8 juin 2016, n° 15-19.614, publié au Bulletin
- Commandement non interruptif et prescription d'une régularisation de charges — CA Paris, pôle 4, ch. 3, 2 juillet 2026, RG n° 24/05893
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