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Actes de procédure

Délais de paiement du locataire et clause résolutoire suspendue

9 min de lectureRévisé par Me Pierre-Louis Roquet, avocat

Délais de paiement du locataire : depuis 2023, le juge ne suspend la clause résolutoire que si le loyer courant est repris. Ce qu'il vérifie et vos marges.

L'essentiel

Le juge peut accorder à votre locataire des délais de paiement allant jusqu'à trois ans pour régler sa dette. Depuis la loi du 27 juillet 2023, il faut que le locataire soit en mesure de payer et qu'il ait repris le versement intégral du loyer courant avant l'audience. Les délais ne suspendent la clause résolutoire que si vous ou votre locataire le demandez. Si l'échéancier est respecté, la clause est réputée n'avoir jamais joué ; au premier impayé, elle reprend son plein effet.

Le commandement de payer est resté sans effet, le délai est écoulé, et la clause résolutoire du bail, celle qui prévoit la résiliation automatique en cas d'impayé, a joué. Pourtant, à l'audience, votre locataire peut encore obtenir des délais de paiement qui suspendent cette résiliation. Ce mécanisme peut surprendre. Ce guide explique ce que sont ces délais de paiement du locataire, les deux conditions posées par la loi depuis 2023, la différence entre délais et suspension, le fonctionnement de l'échéancier, et ce que vous pouvez demander au juge.

Délais de paiement du locataire : de quoi parle-t-on ?

Le droit commun connaît le délai de grâce de l'article 1343-5 du code civil. Le juge peut reporter ou échelonner une dette, dans la limite de deux ans, en tenant compte de la situation du débiteur et des besoins du créancier.

Pour les loyers d'habitation, l'article 24, V, de la loi du 6 juillet 1989 va plus loin. Le juge peut accorder des délais dans la limite de trois années, par dérogation à l'article 1343-5. Il peut le faire à la demande du locataire, à la demande du bailleur, ou d'office, c'est-à-dire de sa propre initiative.

Le locataire peut présenter sa demande à tout moment. Le commandement de payer doit d'ailleurs l'en informer, à peine de nullité : c'est l'une de ses mentions obligatoires, rappelée dans notre guide sur le commandement de payer. La Cour de cassation a jugé, dans un arrêt du 16 février 2011 publié au Bulletin, qu'aucun délai n'est imposé au locataire pour saisir le juge d'une demande de délais et de suspension. Dans cette affaire, la locataire l'avait formée pour la première fois devant la cour d'appel.

La demande peut arriver par un simple courrier au greffe, que l'article 832 du code de procédure civile autorise, sans que le locataire ait à se déplacer. Notre guide sur l'audience devant le juge des contentieux de la protection détaille cette procédure.

Les deux conditions posées par la loi du 27 juillet 2023

Article 24, V, de la loi du 6 juillet 1989

« Le juge peut, à la demande du locataire, du bailleur ou d'office, à la condition que le locataire soit en situation de régler sa dette locative et qu'il ait repris le versement intégral du loyer courant avant la date de l'audience, accorder des délais de paiement dans la limite de trois années. » Le texte permet aussi au juge de vérifier d'office tout élément de la dette.

Être en situation de régler sa dette. Le juge apprécie les ressources et les charges du locataire, au vu des pièces produites et du diagnostic social et financier établi avant l'audience. Un échéancier que le locataire ne pourra manifestement pas tenir ne lui rend pas service.

Avoir repris le versement intégral du loyer courant avant l'audience. C'est la nouveauté de 2023. Le locataire qui ne paie toujours pas son loyer du mois ne peut plus obtenir de délais sur ce fondement. Nous n'avons pas trouvé, au 24 octobre 2026, d'arrêt de la Cour de cassation qui interprète cette condition. Les cours d'appel, elles, en font une application concrète :

  • Cour d'appel de Toulouse, 27 mai 2025. Le bailleur faisait valoir qu'au jour de l'audience de première instance, seule l'aide au logement avait été versée pour le loyer du mois. Le premier juge a refusé la suspension de la clause résolutoire, faute de reprise du loyer courant. En appel, le locataire affirmait avoir repris ses paiements, sans le prouver ; la cour a rappelé que la preuve lui incombait et constaté, au vu du décompte, deux mois impayés.
  • Cour d'appel de Colmar, 30 mars 2026. Les locataires avaient tout réglé en appel, au point que leur compte était créditeur. La cour a pourtant refusé délais et suspension : les paiements intervenaient rarement à la date prévue au bail et parfois en partie seulement. Des versements irréguliers, « ni quant au montant ni quant à la date », ne caractérisent pas une reprise du paiement intégral du loyer courant.

Si votre logement se trouve dans le ressort de ces juridictions, nos pages expulser son locataire à Toulouse et expulser son locataire à Strasbourg présentent le contexte local.

Délais de paiement et suspension de la clause résolutoire : deux décisions distinctes

C'est le point essentiel. Accorder des délais pour la dette est une chose ; suspendre les effets de la clause résolutoire, c'est-à-dire maintenir le bail en vie pendant l'échéancier, en est une autre.

Avant la loi de 2023, l'article 24, VII, prévoyait que les effets de la clause étaient suspendus « pendant le cours des délais accordés par le juge » : la suspension découlait des délais. Désormais, elle suppose que le juge soit saisi en ce sens par le bailleur ou par le locataire, et que le locataire ait repris le versement intégral du loyer courant avant l'audience. Le juge ne peut donc pas suspendre la clause d'office, alors qu'il peut accorder des délais d'office. La cour d'appel de Toulouse l'a résumé ainsi : dans la loi nouvelle, l'octroi de délais et la suspension « ne sont plus liés ». Dans cette affaire, le premier juge avait refusé la suspension, donc constaté la résiliation, tout en échelonnant l'arriéré sur le fondement de l'article 1343-5 ; la cour d'appel a confirmé.

Situation constatée à l'audienceCe que le juge peut décider
Loyer courant repris, locataire solvable, suspension demandéeDélais jusqu'à trois ans et suspension de la clause résolutoire
Loyer courant repris, locataire solvable, aucune demande de suspensionDélais possibles, même d'office ; la résiliation reste acquise
Loyer courant non reprisNi délais au titre de l'article 24, V, ni suspension ; constat de la résiliation. À Toulouse, l'arriéré a toutefois été échelonné sur le fondement du code civil

Cette distinction rejoint une jurisprudence plus ancienne. Dans un arrêt du 23 octobre 2019 publié au Bulletin, rendu à propos d'un locataire placé en liquidation judiciaire, la Cour de cassation a jugé que la demande de délais de paiement est la seule circonstance permettant de suspendre les effets d'une clause résolutoire déjà acquise. Sans demande, pas de suspension.

L'échéancier : comment il fonctionne

Lorsque le juge accorde des délais avec suspension, il fixe un échéancier : un montant et une date pour chaque versement destiné à apurer la dette. Ces versements s'ajoutent au loyer et aux charges, que les délais ne suspendent jamais, comme le précise l'article 24, VII.

Pendant l'échéancier, deux effets protègent le locataire. Les procédures d'exécution engagées contre lui sont suspendues, et les majorations d'intérêts ou pénalités de retard ne courent pas : c'est l'effet de l'article 1343-5 du code civil, auquel renvoie l'article 24, V. Le juge peut aussi préciser les conséquences d'un défaut. Dans l'affaire toulousaine, où l'arriéré avait été échelonné, l'ordonnance prévoyait que toute mensualité impayée sept jours après une mise en demeure par lettre recommandée rendrait le solde immédiatement exigible.

Deux issues sont alors possibles :

  1. Le locataire respecte l'échéancier. Une fois la dette réglée dans les conditions fixées, la clause résolutoire est réputée ne pas avoir joué : le bail continue normalement.
  2. Le locataire manque une échéance ou un loyer. La suspension prend fin dès le premier impayé et la clause reprend son plein effet. L'exécution peut alors reprendre sur la base de la décision, qui prévoit en principe ces conséquences ; elle commence par un commandement de quitter les lieux. Si le locataire conteste l'existence du défaut, c'est le juge de l'exécution qui tranche.
Suivez l'échéancier mois par mois

Notez la date et le montant de chaque versement reçu, distinguez le loyer courant des échéances de la dette, et conservez les relevés. Le jour où un paiement manque, c'est cette preuve qui permettra au commissaire de justice de reprendre l'exécution, et de répondre à une éventuelle contestation.

Surendettement : des délais imposés par la loi

Lorsque votre locataire a déposé un dossier de surendettement, les règles changent. L'article 24, V, oblige le juge à inviter les parties à produire tout élément sur une telle procédure. Le VI prévoit que, si une procédure est ouverte et que le locataire a repris le paiement du loyer et des charges au jour de l'audience, le juge qui constate l'acquisition de la clause accorde des délais calés sur la procédure : jusqu'à l'adoption d'un plan ou de mesures si le dossier vient d'être déclaré recevable, puis selon les délais du plan ou des mesures imposées par la commission.

Le VIII vise le cas le plus lourd : lorsqu'un rétablissement personnel, c'est-à-dire un effacement des dettes, a été imposé ou prononcé, le juge suspend les effets de la clause pendant deux ans. Si le locataire paie ses loyers et charges pendant cette période, la clause est réputée ne pas avoir joué. Dans le cas contraire, elle reprend son plein effet.

Si vous recevez un courrier de la commission de surendettement, signalez-le au professionnel qui suit votre dossier et apportez-le à l'audience.

Ce que vous pouvez demander au juge en tant que bailleur

Vous n'êtes pas seulement spectateur de la demande de délais de paiement du locataire.

Demander vous-même des délais avec suspension. La loi vous ouvre cette possibilité. Elle peut être pertinente si votre locataire a repris ses paiements et que vous préférez le garder, avec un remboursement encadré par une décision de justice plutôt qu'un arrangement amiable fragile.

Contester une demande qui ne remplit pas les conditions. Apportez un décompte actualisé jusqu'au jour de l'audience, mois par mois, qui distingue aides au logement et part du locataire, et date chaque paiement. C'est la pièce qui a été décisive à Toulouse comme à Colmar.

Encadrer l'échéancier. Si des délais sont accordés, demandez des dates de versement précises, calées sur l'échéance du loyer, et des conséquences claires en cas de défaut.

Penser à la suite. Si la résiliation est constatée sans suspension, le locataire devient occupant sans droit ni titre et doit une indemnité d'occupation. La date de cette résiliation dépend du délai du commandement : six semaines, ou le délai stipulé dans un bail déjà en cours au 29 juillet 2023, en général deux mois, selon l'avis de la Cour de cassation du 13 juin 2024 : voyez notre guide sur le délai du commandement de payer, six semaines ou deux mois.

Les erreurs qui coûtent cher

  • Venir sans décompte à jour. Sans preuve de l'absence de reprise du loyer, le juge ne peut pas écarter la demande du locataire sur ce terrain.
  • Confondre aide au logement et paiement du locataire. Le texte exige le versement intégral du loyer courant : vérifiez que la part restant à la charge du locataire est payée, et pas seulement l'aide au logement.
  • Croire la clause définitivement acquise. Le locataire peut demander des délais jusqu'à l'audience, et même en appel.
  • Oublier le dossier de surendettement. Il change les pouvoirs du juge et le calendrier.
  • Ne pas surveiller l'échéancier. Un premier impayé non relevé, c'est du temps perdu.

Si la procédure n'est pas encore engagée, vérifiez qu'elle l'est dans les règles : la notification de l'assignation au préfet permet notamment au préfet d'informer le locataire de son droit à demander des délais, et notre guide sur l'assignation pour expulser un locataire détaille les demandes à formuler. Retrouvez aussi tous nos guides sur les actes de procédure, et nos tarifs pour le coût d'un accompagnement.

Les délais de paiement du locataire ne sont plus un réflexe automatique du juge : depuis 2023, ils supposent la reprise intégrale du loyer courant, et la suspension de la clause résolutoire doit être demandée. Pour évaluer votre situation avant l'audience, commencez par notre diagnostic gratuit. expulsezvotrelocataire.fr n'est ni commissaire de justice ni avocat : il coordonne les professionnels compétents.

Questions fréquentes

Combien de temps le juge peut-il accorder à un locataire pour payer sa dette ?
Jusqu'à trois ans. L'article 24, V, de la loi du 6 juillet 1989 permet au juge de dépasser, pour les loyers d'habitation, la limite de deux ans prévue par l'article 1343-5 du code civil. Le juge fixe le montant et le rythme des versements, qui s'ajoutent au loyer courant.
Mon locataire peut-il obtenir des délais de paiement s'il ne paie plus son loyer ?
Non, pas sur le fondement de l'article 24 de la loi de 1989. Depuis la loi du 27 juillet 2023, le locataire doit avoir repris le versement intégral du loyer courant avant la date de l'audience, et être en situation de régler sa dette. Les cours d'appel vérifient cette reprise au vu du décompte, montant et date de chaque paiement.
Les délais de paiement suspendent-ils automatiquement la clause résolutoire ?
Non. La suspension des effets de la clause résolutoire suppose que le bailleur ou le locataire la demande au juge, en plus de la reprise du loyer courant. Le juge peut accorder des délais d'office, mais pas suspendre la clause d'office.
Que se passe-t-il si le locataire ne respecte pas l'échéancier fixé par le juge ?
La suspension prend fin dès le premier impayé, qu'il s'agisse d'une échéance de la dette ou du loyer courant. La clause résolutoire reprend alors son plein effet, et l'exécution de la décision peut reprendre. Gardez la preuve de chaque échéance manquée.
Le locataire peut-il demander des délais après l'expiration du commandement de payer ?
Oui. Aucun délai ne lui est imposé pour saisir le juge d'une demande de délais et de suspension, a jugé la Cour de cassation en 2011. Il peut le faire jusqu'à l'audience, par courrier au greffe, et même pour la première fois en appel.
Le bailleur peut-il lui-même proposer des délais de paiement ?
Oui. La loi permet au bailleur de demander au juge des délais, et la suspension de la clause résolutoire. C'est une option si vous préférez garder un locataire qui a repris ses paiements, en encadrant le remboursement de la dette par une décision de justice.

Sources

  1. Loi n° 89-462 du 6 juillet 1989, article 24 (V à VIII) — Version issue de la loi n° 2023-668 du 27 juillet 2023, en vigueur depuis le 29 juillet 2023
  2. Code civil, article 1343-5 (délai de grâce) — Version en vigueur depuis le 1er octobre 2016
  3. Code de procédure civile, article 832 (demande de délais par courrier au greffe) — Version en vigueur depuis le 1er septembre 2025
  4. Loi n° 2023-668 du 27 juillet 2023 visant à protéger les logements contre l'occupation illicite — JORF du 28 juillet 2023, NOR JUSX2234714L
  5. Aucun délai n'est imposé au locataire pour demander des délais et la suspension — Cass. 3e civ., 16 février 2011, n° 10-14.945, Bull. 2011, III, n° 26
  6. Seule une demande de délais permet de suspendre les effets de la clause — Cass. com., 23 octobre 2019, n° 18-14.823, publié au Bulletin
  7. Délai du commandement : six semaines ou délai stipulé dans les baux en cours — Cass. 3e civ., avis, 13 juin 2024, n° 24-70.002, publié au Bulletin (ECLI:FR:CCASS:2024:AV15007)
  8. Loyer courant non repris à l'audience : suspension refusée, délais et suspension dissociés — CA Toulouse, 3e ch., 27 mai 2025, RG n° 24/02872
  9. Paiements irréguliers en montant et en date : pas de reprise du loyer courant — CA Colmar, 3e ch. civ., 30 mars 2026, RG n° 25/02004

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